Page d’histoire : NGALIEMA INSI SE REBELLE CONTRE SON ROI, LE MAKOKO, ILOO 1er

Pour certains historiens, le Royaume Teke ( ou Royaume Tio ou Anziku) est aussi vieux que les royaumes voisins du Kongo et du Loango. Ces trois organisations africaines prĂ©-coloniales seraient apparues vers les 13e-14e siĂšcles. Le plus connu et le plus Ă©voluĂ© de tous est Ă©videmment le royaume Kongo. NĂ©anmoins, nous allons aujourd’hui jeter un pan de lumiĂšre sur un Ă©pisode de l’histoire du royaume Teke qui a eu un impact certain sur le devenir de la RDC et du Congo-Brazzaville.

La proposition du jeune Pierre Savorgnan de Brazza

Cette histoire commence au mois d’aoĂ»t 1880 Ă  Mbe, capitale du Royaume Teke. Mbe est Ă  143 Km au nord de l’actuelle ville de Brazzaville. Le royaume Teke est trĂšs vaste. Il va du sud du Gabon, occupe une partie de l’Est du Congo-Brazzaville et une partie de la RDC.
En 1880, le Makoko, c’est-Ă -dire le roi, s’appelle Iloo 1er. Et ce jour-lĂ , Iloo 1er est trĂšs prĂ©occupĂ©. Ça fait plusieurs jours qu’il rĂ©flĂ©chit Ă  une proposition qu’un jeune blanc de 28 ans lui a soumise. Ce jeune « mundele » s’appelle Pierre Savorgnan de Brazza ; il est français d’origine italienne. En quoi consiste exactement cette proposition ? Il s’agit de mettre le royaume Teke sous la « protection » de la France. Ce qui signifie concrĂštement, perdre son indĂ©pendance.

Les guerres contre les Bakongo

Le Makoko se trouve devant un vrai dilemme. Depuis le 17e siĂšcle, le royaume Teke a eu Ă  s’affronter militairement et Ă  plusieurs reprises avec l’armĂ©e du puissant voisin du sud, le royaume Kongo. A trois reprises, les guerriers Teke ont mĂȘme rĂ©ussi Ă  tuer 3 Mani-Kongo (les rois bakongo) sur le champ des batailles. Maintenant que le royaume Kongo est trĂšs affaibli par ses divisions internes, deux groupes Kongo envahissent le royaume Teke par vagues successives. Ce sont les Nsundi et les Lari. Cela se passe au sud du royaume Teke.

Le nord du royaume est dĂ©jĂ  occupĂ© par des populations en provenance de la rĂ©gion du lac Tumba, dans l’actuelle province de l’Equateur en RDC ; il s’agit des Mbochi. Ils ont repoussĂ© les frontiĂšres du royaume Teke vers le sud.

Les banunu bobangi veulent s’installer

La troisiĂšme menace d’invasion vient du fleuve Congo. Depuis des dĂ©cennies, les autoritĂ©s Teke autorisent que les navigateurs et commerçants Banunu Bobangi, originaires du nord, viennent commercer au niveau du Pool Malebo dans le royaume Teke. Mais depuis quelques temps, ces commerçants Ă©trangers commencent Ă  construire de villages permanents. En rĂ©action, les autoritĂ©s Teke lancent des opĂ©rations de dĂ©molition de ces « constructions anarchiques » des banunu. Ce qui amĂšne Ă  des affrontements rĂ©guliers entre les deux communautĂ©s.

Le dilemme politique de Makoko

Le dilemme politique devant lequel se trouve le Makoko est de choisir entre prĂ©server l’intĂ©gritĂ© territoriale de son royaume contre les invasions extĂ©rieures (Bakongo au sud, Mbochi au nord, Banunu sur le fleuve) ou de sauvegarder l’indĂ©pendance de son royaume. Dans ses calculs, le Makoko se dit qu’en acceptant la proposition de Savorgnan de Brazza, la puissance militaire et diplomatique de la France va lui permettre de prĂ©server l’intĂ©gritĂ© territoriale de son royaume. L’inconvĂ©nient est qu’il perdra son indĂ©pendance en devenant vassal de la France.



Makoko signe le traitĂ© d’amitiĂ© avec Savorgnan de Brazza

AprĂšs ces longues journĂ©es de rĂ©flexion, le Makoko Iloo 1er lĂšve une option : il va signer le traitĂ© d’amitiĂ© que lui propose Savorgnan de Brazza. C’est ainsi que le 10 septembre 1880 est signĂ© Ă  Nkuna le traitĂ© d’amitiĂ© entre le Makoko Iloo 1er pour le compte du royaume Teke et Pierre Savorgnan de Brazza pour le compte de la France. La chambre des dĂ©putĂ©s français va ratifier ce traitĂ© le 18 septembre 1882. Par ce traitĂ©, Savorgnan de Brazza obtient aussi le droit de crĂ©er un poste au bord du Pool Malebo, dans le village Teke de Mfoua. Ce petit poste deviendra la grande ville de Brazzaville.

Les croyances spirituelles Teke

Selon les croyances ancestrales Teke, chaque autoritĂ© territoriale (chef de chefferie, roi) est assistĂ©, dans la gestion de son entitĂ©, par un esprit de la nature qu’ils appellent « Nkira », chaque chefferie a donc son Nkira qui avait pour fonction de :
-Veiller au bien-ĂȘtre de tous les habitants de la chefferie ;
-Guider le chef dans les solutions Ă  donner aux conflits ;
– Combattre les mauvais esprits ;
– Donner la fertilitĂ©.

Le Nkira de Makoko contre les esprits du fleuve

-Le roi (Makoko) quant Ă  lui Ă©tait assistĂ© par le Nkira supĂ©rieur qui veillait sur tout le royaume Teke. Ce Nkira s’appelait « Nkwe Mbali». Mais dans ses relations avec le monde des esprits, le Makoko Ă©tait soumis Ă  un tabou. Il lui Ă©tait formellement interdit de s’approcher des chutes des Kinsuka au sud du Pool Malebo. Ce site Ă©tait supposĂ© ĂȘtre le fief des grands esprits malĂ©fiques qui pouvaient porter atteinte Ă  la puissance de Makoko ou mĂȘme Ă  sa vie. C’est la raison pour laquelle le Makoko ne venait jamais au Pool Malebo.

Ngaliema Insi  » Mukoko « 

Pour des raisons administratives, le Makoko Iloo 1er va nommer son proche parent (frÚre, demi-frÚre ou cousin ?) Ngaliema Insi comme son représentant personnel sur la rive gauche du Pool Malebo. Ngaliema était aussi appelé « Mukoko », qui signifie « Prince » en Kiteke.
AprĂšs signature du traitĂ© d’amitiĂ© avec Savorgnan de Brazza, le Makoko charge Ngaliema de prĂ©senter l’explorateur français auprĂšs des Chefs Teke du Pool (lui-mĂȘme ne pouvant pas s’approcher du Pool) et de confirmer l’accord signĂ© avec lui. Ngaliema exĂ©cutera Ă  la lettre la mission de son roi.

Ngaliema se rebelle contre Makoko

Mais une annĂ©e aprĂšs la signature du traitĂ© d’amitiĂ© entre Makoko et Savorgnan, Ngaliema Insi va, le 24 dĂ©cembre 1881, signer, Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale, un nouveau traitĂ© d’amitiĂ© avec un autre explorateur europĂ©en d’origine anglaise Henri Morton Stanley ; qui travaille pour le compte du roi des Belges LĂ©opold II. AprĂšs la signature, les deux nouveaux partenaires, Ngaliema et Stanley, vont jusqu’à signer un pacte de sang en se faisant des petites incisions aux avant-bras et en mĂ©langeant leurs sangs.

Par ce traitĂ©, Ngaliema autorise Stanley Ă  crĂ©er des postes sur la rive gauche du fleuve Congo. C’est ainsi que Stanley va crĂ©er en 1881 le poste de Kintambo ( de ki-Ntambo, chez Ntambo en kiteke) qu’il va dĂ©nommer LĂ©opoldville et le poste de Kintsasa ( de ki-Ntsasa, chez Ntsasa et qui sera franciser en Kinshasa) vers l’actuel Beach Ngobila.

Deux traités en contradiction

Le traitĂ© Ngaliema – Stanley du 24 dĂ©cembre 1881, qui cĂšde la rive gauche du Pool Malebo (qui pourtant fait partie du royaume Teke) Ă  LĂ©opold II, entre en contradiction avec le traitĂ© Makoko-Savorgnan du 10 septembre 1880, qui avait mis tout le royaume Teke, y compris la rive gauche du Pool Malebo, sous la protection de la France. Les français considĂšrent que Ngaliema, qui n’est que le reprĂ©sentant de Makoko, n’a aucun pouvoir qui lui permet de soustraire une partie du royaume Teke et la cĂ©der Ă  une tierce personne. C’est de la rĂ©bellion caractĂ©risĂ©e.



Comment régler ce contentieux

Pour Stanley, Ngaliema est l’autoritĂ© lĂ©gitime qu’il a trouvĂ©e sur place ; sa signature est donc valable. C’est le nƓud du conflit entre Stanley et Savorgnan. Pour Ă©viter que ce conflit ne puisse dĂ©gĂ©nĂ©rer en affrontement armĂ© sur le terrain et prenant en compte d’autres conflits en cours entre puissances europĂ©ennes en Afrique (La France et l’Angleterre se dispute l’Egypte, la France et l’Italie pour la Tunisie, le Portugal et l’Angleterre qui monopolise l’embouchure du fleuve congo
), les occidentaux vont dĂ©cider de convoquer une grande confĂ©rence diplomatique pour rĂ©gler toutes ces divergences : c’est la fameuse confĂ©rence de Berlin de 1884-1885.

La France cĂšde la rive gauche du Pool Malebo

A la fin de cette confĂ©rence, la France va s’incliner et reconnaĂźtre la souverainetĂ© du futur Etat IndĂ©pendant du Congo (EIC) sur toute la rĂ©gion du royaume Teke qui se trouve sur la rive gauche du fleuve Congo.
Pourquoi la France cĂšde t – elle si facilement ? LĂ©opold II, Ă  travers un accord signĂ© par l’Association Internationale du Congo, qui deviendra l’EIC, a accordĂ© Ă  la France un droit de prĂ©emption sur le Congo en 1884. Il est stipulĂ© dans cet accord secret que si LĂ©opold II n’arrive pas Ă  mettre en valeur le Congo, il le cĂšdera Ă  la France.

Ngaliema, rebelle ou héros ?

Pour certains intellectuels Teke, Ngaliema, par sa rĂ©bellion vis-Ă -vis du Makoko, a facilitĂ© la balkanisation du royaume Teke. Alors que pour la majoritĂ© des congolais de la RDC, Ngaliema est un grand homme qui a permis Ă  l’Etat congolais d’acquĂ©rir ce vaste territoire de Kinshasa qui est depuis 100 ans (1er juillet 1923 – 1er juillet 2023) la capitale de la RDC.
En reconnaissance Ă  Ngaliema, l’Etat congolais a donnĂ© son nom Ă  l’une des grandes communes de la ville de Kinshasa : la commune de Ngaliema. Et la rĂ©sidence officielle du prĂ©sident de la RDC est sur le mont Ngaliema.

A suivre !



Thomas LUHAKA LOSENDJOLA

Vos observations, corrections et critiques sont les bienvenues

Sources: – Jean Vansina  » Les anciens royaumes des savanes « .
– Isidore Ndaywel  » Histoire gĂ©nĂ©rale du Congo « 

Sur les photos: Le Makoko Iloo 1er, Savorgnan de Brazza et Henry Morton Stanley.

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